Parcoursup, une réforme précipitée et brouillonne

Parcoursup, une réforme précipitée et brouillonne

Parcoursup, une réforme précipitée et brouillonne

 

Rendons d’abord justice à APB (Admissions Post-Bac).

Ce portail conçu et géré par une équipe de l’INP de Toulouse n’avait jamais connu de « bug » majeur, alors qu’il avait permis chaque année à plus de 800000 bacheliers de s’inscrire dans l’enseignement supérieur.

Imaginé à l’origine (1992) pour gérer l’affectation des élèves ingénieurs dans les ENSI, puis étendu aux CPGE en 2003, APB était fondé sur un algorithme mathématique (« algorithme d’appariement ») permettant à ces formations sélectives de classer les candidats et aux candidats de hiérarchiser leurs vœux d’affectation.

La procédure donnait aux candidats l’assurance d’obtenir la meilleure affectation possible au regard de leurs vœux. Cela avait représenté un progrès considérable en introduisant une plus grande transparence dans la procédure de recrutement tout en optimisant le taux de remplissage des formations les plus sélectives.

L’année 2009 a vu sa généralisation à l’ensemble des recrutements en licence, ce qui était en contradiction avec le principe de l’algorithme. Il a donc fallu y introduire artificiellement un classement des candidats aux filières non sélectives (!) en combinant le tirage au sort et des règles de priorité définies par le ministère, mais parfois dépourvues de base légale, du moins jusqu’à la circulaire du 24 avril 2017. Comme le fait justement remarquer la Cour des Comptes, l’inclusion des licences dans APB a fini par conduire à une utilisation détournée de l’algorithme de classement des candidatures pour réguler l’accès en licence. Au fil des années, et alors que l’augmentation du nombre de candidats créait des tensions croissantes pour l’admission en licence, des règles de plus en plus complexes ont été instaurées. Pour en donner une idée succincte, relevons que les règles adoptées en 2017 donnaient la priorité aux bacheliers de l’académie et procédaient à un classement au sein de ce groupe en fonction de l’ordre « absolu » du vœu du candidat parmi ses vœux de licence. Les candidats ex-æquo étaient ensuite départagés selon l’ordre « relatif » parmi l’ensemble de leurs vœux, puis sur des critères sociaux. Enfin, le développement des licences « sélectives » et les tensions croissantes dues à la démographie ont conduit à instaurer en 2016 un système d’affichage au moyen de pastilles (verte pour les licences non sélective situées dans l’académie du candidat, bleues pour certaines licences d’Ile-de-France où les candidats issus des 3 académies concernées sont prioritaires sur les bacheliers de province, orange pour les licences à capacité d’accueil limitée et rouge pour les licences sélectives). L’introduction de ce système avait notamment pour but, en obligeant tous les candidats à formuler au moins un vœu « vert », d’empêcher que des candidats se retrouvent sans aucune proposition. Simultanément, l’instauration de la procédure dite de « candidature groupée » obligatoire pour les filières en tension (STAPS, PACES, droit, psychologie), assortie d’une liste de sous-vœux au sein d’une ou plusieurs régions, est venue accroître la complexité de la procédure.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la procédure ait fini par susciter des interrogations, des critiques et des contentieux avec les usagers à partir de 2016. En particulier, l’utilisation du tirage au sort apparaissait à juste titre comme particulièrement scandaleuse. Alors que l’on aurait pu s’attendre à une réforme du dispositif APB, la ministre Frédérique Vidal annonçait dès début septembre sa suppression. Parallèlement à la mise en place d’une nouvelle plateforme nommée « Parcoursup », le gouvernement déposait selon la procédure accélérée un Projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants permettant, entre autres, de donner une assise légale à cette plateforme. Ce projet de loi revêt maintenant une forme définitive suite à sa discussion au Sénat les 7 et 8 février et son adoption en commission paritaire le 13 février.

Quelles sont donc les innovations apportées par Parcoursup?

Le principe est très différent de celui d’APB, car les candidats ne classent pas leurs vœux au préalable. Avant le 31 mars, ils peuvent formuler jusqu’à 10 vœux (au lieu de 24 précédemment), avec un maximum de 20 sous-vœux pour l’ensemble des vœux multiple (cf supra). Pour chaque formation demandée, ils doivent joindre un « projet de formation motivé ». Pour les élèves de terminale (ou assimilés) et pour chacun de leurs vœux, une « fiche avenir » récapitulant les avis du conseil de classe et d’un avis du chef d’établissement sur l’aptitude du candidat à suivre la formation demandée sera transmise par l’établissement avant le 4 avril. Les candidats pourront prendre connaissance des éléments chiffrés de cette fiche à partir du 14 mars et des appréciations à partir du 22 mai. A partir du 22 mai, les candidats commenceront à recevoir des réponses: « oui », « oui si » (inscription subordonnée au suivi un « parcours de formation personnalisé »), « en attente de place » ou « non » (pour les formations sélectives seulement). Pour chaque proposition, le candidat disposera d’un délai de réponse de 7 jours, réduit à 3 jours après le 25 juin, puis à 1 jour après le 20 août. Lorsqu’un candidat acceptera une proposition, il devra automatiquement renoncer aux autres propositions qui lui ont été faites, mais pourra demander à conserver des vœux « en attente de place ».

Quelles sont les conséquences prévisibles de ce nouveau système d’admission dans l’enseignement supérieur?

D’abord, il ne remédiera certainement pas aux défauts qui avaient été imputés à APB, accusé d’être extrêmement complexe, générateur de « stress » et facteur d’inégalités sociales dues à de supposés « délits d’initiés ».

En effet, Parcoursup est au moins aussi complexe qu’APB, car la complexité résulte de la coexistence de règles d’affectation différentes au sein d’une procédure unique. Ce n’est pas non plus la réduction du nombre de vœux de 24 à 10 qui simplifiera les choses : cela risque surtout d’augmenter le nombre de candidats affectés en dehors de leurs vœux dans le cadre d’une procédure complémentaire, comme le souligne Bernard Koehret (créateur d’APB) qui dispose d’une longue expérience en la matière. Il eût été sans doute plus judicieux de conserver APB pour l’usage auquel l’algorithme d’origine était destiné, c’est à dire les filières sélectives, et de créer une nouvelle plateforme fondée sur une logique différente pour les filières non sélectives. Bien entendu, l’acceptation définitive par le candidat d’une inscription sur une des deux plateformes aurait entraîné son désistement d’office sur l’autre, ce qui aurait été parfaitement compréhensible et gérable. On aurait alors pu conserver l’avantage déterminant apporté par l’algorithme d’appariement aux futurs étudiants des filières sélectives dont une forte majorité (plus de 90%, voire la quasi-totalité en CPGE) recevaient et acceptaient dès la première phase d’admission début juin la meilleure proposition à laquelle ils pouvaient prétendre.

L’attente d’une admission dans l’enseignement supérieur est souvent une source de « stress » pour les candidats, mais il est fort probable que ce « stress » soit accru et surtout prolongé dans le temps par la nouvelle plateforme. En effet, l’arrivée au fil de l’eau des propositions d’admission, avec un délai de réponse initial de 7 jours (réduit à 3 puis 1 jour lors des phases suivantes) risque de maintenir les lycéens sous tension durant tout le mois de juin et au delà, même s’il est prévu de suspendre la procédure pendant les épreuves écrites du baccalauréat. Les moins fortunés seront sans doute plus vulnérables à cette pression psychologique accrue et risquent d’en faire les frais.

Par ailleurs, les « délits d’initiés » dus à une très bonne connaissance des règles favorisée par le milieu social ne disparaîtront pas, car ces règles subsistent. Prenons un exemple: à qui les priorités géographiques accordées aux bacheliers des lycées français à l’étranger bénéficient-elles, si ce n’est à des enfants de cadres appartenant à l’ « élite mondialisée » ? On pourrait sans doute en dire autant des règles d’affectation dans les universités de région parisienne qui sont discriminantes socialement. Il est également probable que l’étalement dans le temps des recrutements favorisera les discrètes interventions de personnalités bien placées que l’introduction d’APB pour les admissions en CPGE avait rendues plus difficiles après 2003.

Nous pensons donc que ce processus adopté avec précipitation sera plus long, plus complexe, plus anxiogène et finalement plus inégalitaire que le précédent. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la situation soit catastrophique cette année, avec un nombre record d’étudiants sans affectation fin juin.

Mais la principale question que soulève Parcoursup est celle de l’introduction d’une forme de « sélection » à l’entrée de l’Université, comme on pourra en juger à la lecture du texte définitif de la Loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants.

Certes, le texte de loi réaffirme que « le premier cycle est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat », mais c’est pour ajouter ensuite que « L’inscription peut, compte tenu, d’une part, des caractéristiques de la formation et, d’autre part, de l’appréciation portée sur les acquis de la formation antérieure du candidat ainsi que sur ses compétences, être subordonnée à l’acceptation, par ce dernier, du bénéfice des dispositifs d’accompagnement pédagogique ou du parcours de formation personnalisé proposés par l’établissement pour favoriser sa réussite. »

D’autre part, il indique concernant les capacités d’accueil des filières non sélectives : « Pour déterminer ces capacités d’accueil, l’autorité académique tient compte des perspectives d’insertion professionnelle des formations, de l’évolution des projets de formation exprimés par les candidats ainsi que du projet de formation et de recherche de l’établissement ». Bien entendu, « lorsque le nombre de candidatures excède les capacités d’accueil d’une formation, les inscriptions sont prononcées par le président ou le directeur de l’établissement dans la limite des capacités d’accueil, au regard de la cohérence entre, d’une part, le projet de formation du candidat, les acquis de sa formation antérieure et ses compétences et, d’autre part, les caractéristiques de la formation ». Enfin, « l’autorité académique propose aux candidats auxquels aucune proposition d’admission n’a été faite dans le cadre de la procédure nationale de préinscription une inscription dans une formation, dans la limite des capacités d’accueil prévues, en tenant compte, d’une part, des caractéristiques de cette formation et, d’autre part, du projet de formation des candidats, des acquis de leur formation antérieure et de leurs compétences. Cette proposition fait l’objet d’un dialogue préalable avec le candidat et le président ou le directeur de l’établissement concerné au cours duquel ce dernier peut proposer au candidat une inscription dans une autre formation de son établissement. Avec l’accord du candidat, l’autorité académique prononce son inscription dans la formation retenue, laquelle peut être subordonnée, par le président ou le directeur de l’établissement concerné, à l’acceptation, par le candidat, du bénéfice des dispositifs d’accompagnement pédagogique ou du parcours de formation personnalisé nécessaires à sa réussite ».

Dans l’absolu, rien de tout cela ne nous semble choquant. Il nous semble normal que les capacités d’accueil tiennent compte des perspectives d’insertion professionnelle, et qu’afin d’éviter l’échec massif constaté dans les premiers cycles universitaires les formations puissent exiger une mise à niveau préalable. En pratique, ces mesures devraient concerner de nombreux bacheliers professionnels et ce dans leur propre intérêt.

Par contre, nous pensons que ce système présente de forts risques de dérive vers une forme de sélection sociale. En effet, les « attendus » que les formations pourront formuler sur Parcoursup, conjugués à une réforme du baccalauréat qui devient « à la carte » vont accroître l’opacité du système et favoriser les candidats issus des classes aisées qui sauront élaborer des stratégies ad hoc.

Pour notre part, nous pensons que ces deux réformes du baccalauréat et de l’admission en premier cycle universitaire ne sont que des palliatifs à un manque d’exigence généralisé qui a conduit à la dévalorisation du baccalauréat et à la perte de repères chez de nombreux bacheliers qui courent ensuite à l’échec.

Les dispositifs d’accompagnement prévus dans la loi ne sont pas en eux-mêmes mauvais, mais il faudrait qu’ils soient limités à des cas de réorientation à l’issue des études secondaires (avec des mises à niveau qui pourraient être assurées en partie par les lycées). Il est en effet important de permettre ces réorientations lorsque des vocations tardives se révèlent. Mais la réalité actuelle est toute différente du fait de la dévalorisation du baccalauréat qui consacre l’inaptitude de nombreux bacheliers à suivre des études supérieures. Pour que le système ne soit pas submergé sous les réorientations massives, il faudrait que le baccalauréat redevienne un véritable examen national d’entrée dans l’enseignement supérieur, avec des filières bien identifiées. Parallèlement, il importe surtout qu’une offre de formations supérieures, y compris des formations d’excellence, soit spécifiquement destinée aux bacheliers professionnels.

Mais, de toute évidence, ce n’est malheureusement pas la voie que suit l’actuel gouvernement.

Analyse de Marc Chapuis, secrétaire général

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